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Fascismes : un siècle mis en abîme

Collection "Mauvais Temps"


Parution : mars 2000
Pages : 220 pages
Format : 135x230
ISBN : 2-913165-10-9


Présentation

Ces vingt dernières années, à l'occasion de multiples débats, la revendication du droit à la mémoire a fait son apparition. La force du mot renvoie, sans doute, à la fois à l'inconscient d'une génération née après la guerre et à une réalité historique occultée où se confondent le mensonge, la honte et la nécessité politique : l'immersion dans un présent entièrement tendu vers l'avenir et le souvenir toujours présent d'un "passé qui ne passe pas". La mémoire est un exercice redoutable. Si nous en avons le devoir, c'est qu'elle laisse toujours des traces indélébiles. Mais dans le fatras des histoires, des lieux, des personnes et des drames, de quoi doit-on se souvenir ? Si cette expression a fait fortune, c'est qu'au moment où une génération commençait à disparaître, une autre, sentant la nécessité impérative de lever le voile, tentait le douloureux retour. L'obligation de se faire les passeurs du 20e siècle se faisait jour. C'est aussi pour faire pièce à la formidable entreprise d'occultation des années 40 à 70, puisque selon le mot terrible de Georges Pompidou, à propos de l'amnistie de René Bousquet, il fallait "oublier ce temps où les Français ne s'aimaient pas". De cette livraison de Mauvais Temps, consacré à différents aspects du fascisme dans le siècle, nous revendiquerons, ici, un droit à la mémoire. Pirouette sémantique qui nous permet d'affirmer que ce retour au passé n'est pas pour nous œuvre de commémoration, par ailleurs à juste titre nécessaire, mais bien choix d'une volonté obstinée de compréhension de ce qui reste, d'une certaine façon, l'énigme fasciste : une irruption, rarement égalée, en plein 20e siècle, d'un "recul" barbare de civilisation sur le continent européen. Nécessité, puisqu'il est évident que nous n'en avons pas fini avec le risque du retour de flammes de l'histoire. Il se trouve qu'en France, le Front national, qui fut à la fin du siècle dernier le principal vecteur de la "modernité fasciste", a connu une crise interne dévastatrice, une scission profonde, une régression électorale et une marginalisation dans les débats publics. Bref, son existence politique et sociale ? telle que nous l'avons connue et telle qu'il se la représentait ? est compromise. Mais les braises sont-elles à peine refroidies ici, qu'en Autriche et en Suisse, des partis ouvertement xénophobes connaissent des succès électoraux considérables. En Autriche, l'extrême droite est parvenue au pouvoir, grâce, une fois de plus, à la droite conservatrice. L'onde de choc peut rebondir en Allemagne où la CDU est dans une crise sans précédent. Plus au Sud, le pogrom andalou nous rappelle que loin des formes policées des isoloirs de jours d'élection, la gangrène raciste travaille aussi par en bas des populations désorientées. Dans le moment particulier dans lequel l'Europe est entrée, il semble vital d'éviter à la fois l'écueil de la vision apocalyptique et celui de l'angélisme aveugle. Dans la France du chômage et de l'exclusion, les explications de l'emportement de 4,5 millions d'électeurs vers un parti brun, s'appuyaient essentiellement sur une base économique. Mais, ni en Autriche, ni a fortiori en Suisse, on ne peut comprendre le phénomène avec une approche univoque : les pourcentages de sans-emploi y sont faibles et la vie quotidienne, quantifiée en termes de revenus ou d'avantages sociaux, est des meilleures. Cette apparente contradiction n'invalide pas totalement pas les analyses du cas français, mais elle nous appelle à une exigence de compréhension plus ample et plus diverse de la menace qui plane sur les démocraties européennes. Les événements "inattendus" d'Autriche confirment que les fascismes ? entendus ici comme contestation radicale des fondements humanistes et des acquis démocratiques et sociaux et non pas comme une "simple" nostalgie du 3e Reich ?, sont faits d'une combinaison complexe d'attentes frustrées qu'elles soient sociales, économiques et culturelles et d'une idéologie qui redonne sens à des destins de vie incertains, qu'ils soient individuels ou collectifs. Ce nouveau "refuge" brun prend sens lorsque plus rien n'est possible, lorsque la dépossession est vécue comme totale tant sur le plan économique que politique, ou psychologique. Une inquiétude "sociale" alors latente dans le corps social, s'exacerbe sous le feu du discours et de l'action préméditée. Elle n'est pas simple à décrypter, ni à soigner. L'alternative politique, faite de la pire des chimères raciales et de promesses d'ordre, d'autorité et de hiérarchie, devient crédible et nécessaire pour se sauver d'un naufrage en cours. Elle est devenue alors pour ceux qui sont aveuglés une nécessité vitale. Il se trouve, pour revenir au droit ou au devoir de mémoire, que lors des récents et sombres succès autrichiens de Jörg Haider, nombre de journalistes ont pu souligner que pour la première fois en Europe depuis 1945, un gouvernement européen comptait dans ses rangs des héritiers des vaincus de 1945. Ironie de l'Histoire, déjà en 1994, en Italie, le gouvernement avait pu compter cinq représentants d'un parti directement issu du mussolinisme. Cette remarque ne vise ni à relever la courte mémoire d'une certaine presse, ni souligner l'incurie d'un Massimo D'Alema qui soutient mordicus face au Chancellier allemand le caractère "démocratique" des posfascistes italiens de Gianfranco Fini, mais de rappeler combien l'expérience politique si proche soit-elle est fragile dans les consciences. Le droit de mémoire est donc ici un devoir. Ce recueil ne vise donc pas seulement à rappeler combien fut tragique, l'expérience du fascisme, idéologie-fille du 20e siècle. Il a pour principal objet de permettre une analyse plurielle de ses différents aspects, sans vouloir les réduire les uns aux autres. Prendre en compte l'ensemble de la spirale est essentiel. En effet, les réflexions sur les fascismes commencent souvent par la fin : l'exercice de la dictature, la guerre, les camps et l'horreur achevée. Pourtant, s'il ne faut pas abuser du sophisme selon lequel "tout est dans tout et réciproquement", il est utile d'éviter des parenthèses aveugles qui créent des trous noirs dans le cheminement de l'Histoire : Vichy, pour en revenir à cette "parenthèse", serait surgi de nulle part, vilain furoncle sur corps sain. Il nous faut donc relier les fils, sans chercher des causalités mécaniques entre les événements, les pensées, les actes, et nous placer en perspective dynamique en soulignant qu'à chaque moment un carrefour des possibles existait et qu'une voie plus qu'une autre a été alors choisie. Cette livraison de Mauvais Temps ponctue à sa manière les cinq précédentes. Une forme de retour sur les objets que nous avons traités jusqu'ici sur l'actualité du développement, sous des formes renouvelées, inédites et modernes des fascismes européens à la fin du 20e siècle. C'est bien un chemin à rebours que nous proposons ici. Nous ne partons pas de rien. Depuis que le phénomène est apparu, nombreux sont ceux qui pour le combattre ont proposé leur contribution. Au-delà des personnalités citées, c'est aussi l'attitude et l'approche du mouvement ouvrier et social face aux fascismes que nous abordons, tant il est vrai que toute analyse produite par un seul homme, si juste soit-elle, n'est que fruit séché, si elle ne devient pas action. Car faut-il le rappeler dans le cadre de Mauvais Temps, le fascisme s'analyse pour le combattre, et se combat pour le détruire ? Souligner les retards et les impasses du mouvement ouvrier et social ? dans toutes ses composantes ? au cours de la première partie du 20e siècle ne constitue pas un appel à une condamnation morale a posteriori, mais plutôt une invitation à comprendre les approximations et les aveuglements qui peuvent conduire à la défaite. Car il faut le souligner, la défaite fut alors réelle et profonde : elle le fut dans les faubourgs de Rome et dans ceux de Berlin, en passant ceux de Barcelone ; et elle le fut bien avant que les canons et chars d'assaut ne se lancent dans une guerre dont l'issue victorieuse clôturera une période ouverte au début de années 20. Ce constat nous renvoie à une terrible vérité : en coalisant des majorités autour de leurs projets du moment, les fascismes furent victorieux d'abord sur le terrain politique et social. Cette constatation n'infirme en rien leur mode autoritaire de domination par la terreur et la répression. Mais pour renouer les fils de la tragédie, c'est bien d'abord par cette "mystérieuse" cristallisation sociale qu'il nous faut commencer. Moments si particuliers du début de la tragédie, qui au-delà des ressemblances et des dissemblances avec notre présent, sont les plus proches de notre expérience immédiate. Mauvais Temps tente d'en donner également un aperçu. Notre ambition de couvrir l'ensemble de la question fasciste comportait le risque de proposer un ensemble éclaté, chaque article proposant dans ses pages sa vision particulière, son mode d'approche parcellaire. Nous assumons ce risque, ne possédant ni n'ayant vocation à délivrer une réponse globale à une des énigmes du siècle passé. Nous souhaitons que la confrontation des points de vue ici exprimés participe à l'émergence d'une lucidité historique, gage préventif de notre devenir commun.

 

 





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