
Réalisée plusieurs années avant les mobilisations des enseignants du printemps 2003 contre les projets de décentralisation et de réforme des retraites, l'enquête sur le mouvement de grève des établissements scolaires de la Seine-Saint-Denis au printemps 1998 s'attache à rompre avec les explications psychologisantes du « malaise enseignant ». Plus que d'autres contestations, souvent réduites à des stratégies défensives (pour des diplômes, des filières, des statuts, ou des rémunérations, etc.), ce mouvement de contestation, très vite désigné comme le « mouvement du 93 », s'est trouvé en décalage avec certains modes de pensée ordinaires. En affirmant que pour enseigner autrement il faut en avoir les moyens, les enseignants se sont ainsi inscrits en faux contre les discours qui réduisent la « crise » du système d'enseignement à un problème pédagogique. C'est aussi le refus de la transformation de pans entiers de l'école en lieu de remédiation sociale qu'ont exprimé, au printemps 1998, les protestataires du mouvement de grève de la Seine-Saint-Denis, en refusant le « bac 93 », symbolisant un diplôme adapté aux difficultés du département. Parce que ce qui est qualifié de crise du système d'enseignement ne se réduit pas à une crise des enseignants, il s'agit de déceler ce qui, dans les transformations de l'école, a pu conduire à une reconfiguration des modes de reproduction de l'ordre social. L'enquête menée sur « mouvement du 93 » constitue alors le point de départ d'une analyse des dérégulations qui affectent l'institution scolaire: concurrence accrue entre établissements, dérogations à la carte scolaire, introduction d'un management éducatif peu compatible avec les idéaux de justice sociale. La mise en évidence de tous ces mécanismes permet aussi de montrer que la « privatisation » du système d'enseignement s'opère sous des formes beaucoup moins visibles que ne le croient les républicanistes et les défenseurs des services publics.